JOURNEY TO L’IMPRESSION

Il y avait cette corvée un matin, reprendre la route pour porter l’affiche chez l’imprimeur, quitter la campagne, aller jusqu’à la ville, la traverser, se paumer. Toutes les embûches, activer troisième, quatrième, deuxième et pouce. Solution d’autruche, je prends le petit périphérique et je laisse filer ces bonnes vieilles sorties, bien fléchées vers des côtés que je connais par cœur. Je roule par surprise, l’enchaînement devrait mener au vide, et brusquement, sans secousse, il y a que les roues ont tourné comme des cycles qui engrangent par eux-même la figure du prochain, là où il n’y avait rien autrefois, ou pire un butoir raide, la suite c’est tout droit, brusquement, sans secousse, un pont, et de l’autre côté de cette route neuve qui se déroule devant moi, puis à mesure et au fur que je roule, qui déploie autour d’elle ce paysage d’abord illimité, (mais par quel sens je… regarde ?) neuf et que je reconnais, suis-je téléguidé, aimanté ?, d’ailleurs n’est-ce pas plutôt la campagne qui bouge, et non la voiture, un paysage qui tournoie, qui ne se défile pas, ou bien peut-être est-ce la route elle même, qui avance, et la voiture qui est immobile ; comme celle de cet automobiliste endormi, sur le bord, pour veiller de l’autre côté sans doutes. Comme le seul témoin d’un déjà-vu (parmi le moins mémorable d’habitude), venu trouver ici « la certitude d’une direction qui laisse au voyageur le repos de sa signification ». Route fugace comme un moment que rien ne reprend, et pourtant, maintenant installé, comme « ces côtés connus », dans le paysage. (Je le sais, un beau jour clair j’y suis retourné, elle était encore là. J’ai croisé un convoi militaire, tous phares allumés. Dans chaque camion le voisin du chauffeur était endormi.). Il n’est peut-être pas bon d’y être uniquement éveillé. Cette route nouvelle, bien sûr, contournait toute la ville et allait droit vers l’imprimerie.

FREDERIC LAGNAU (1995)